Equipe Analyse des pratiques musicales

IRCAM Département Recherche & Développement / UMR 9912 CNRS

La « Bachothèque »

Les exécutions musicales enregistrées d'une partition peuvent être considérées comme autant de lectures en acte de cette partition, c'est-à-dire aussi comme des témoignages, adressés à un public, de la façon dont les interprètes entendent le texte et veulent le faire entendre. À ce titre au moins, comparer plusieurs versions d'une même œuvre constitue une expérience multiple qui transforme notre écoute de telle ou telle version singulière.

En outre, la navigation/comparaison entre plusieurs interprétations est en soi une pratique d'écoute repérée (bien que mal connue), caractéristique d'un rapport moderne à la musique enregistrée – c'est un phénomène lié au devenir discographique de la musique. Le mélomane comparant différentes exécutions d'un standard de jazz ou le critique musical commentant, depuis sa tribune radiophonique, les meilleurs versions d'un chef-d'œuvre du répertoire, en sont des figures caractéristiques. Ajoutons-y désormais celle du musicologue qui est, depuis la fin du siècle dernier, de plus en plus souvent amené lui aussi à distinguer entre les interprétations, tant en analyse musicale qu'en histoire de la musique au vingtième siècle. C'est à partir d'une telle pratique musicologique que la vaste question de la comparaison d'interprétations a été posée.

La "bachothèque" : principes

Le principe de la "bachothèque" est de mettre en regard une série d'enregistrements sonores du premier prélude du Clavier bien tempéré, et de les rendre comparables par une représentation simultanée de certaines de leurs caractéristiques (durée entre chaque attaque ; tempo moyen par mesure ; intensité moyenne de chaque note). Les comparaisons s'appuient sur les résultats fournis par un algorithme d'alignement entre fichier midi et fichier audio permettant la détection automatique de chaque attaque de note successive prédite à l'aide de l'information midi.

Une première maquette (qui avait été réalisée en 2003 dans le cadre d'un projet d'exposition, finalement inabouti, sur les thèmes de la répétition et de la reproduction) a servi de point de départ à une refonte de l'interface basée sur une réactualisation de l'algorithme, et réalisée dans un cadre théorique nouveau, à savoir un essai d'épistémologie pratique sur l'analyse d'interprétation.

Pour ce faire, une référence importante de l'analyse musicale d'interprétation a été mise à contribution : l'étude de Nicholas Cook intitulé "Structure and Performance Timing in Bach's C major Prelude (WTC 1): An Empirical Study", Music Analysis, 6 (1987), p. 257-272. Dans cet article, le musicologue considère que les interprètes sont auteurs d'"analyses musicales" au même titre que les musicologues professionnels, mais à l'importante différence près que leurs analyses sont exprimées sous la forme de réalisations sonores du texte analysé ; par le contrôle des divers aspects expressifs du son (par ex. au piano : l'intensité, le toucher, la pédalisation, le phrasé, etc.), l'interprète propose à sa façon une segmentation, une mise en relation de différents motifs et passages, ou encore un rythme harmonique. Pour illustrer cette thèse, Cook considère plusieurs versions célèbres du prélude et compare leurs caractéristiques structurelles (manifestées par des accélérations et ralentissements temporels qui sont mesurés grâce à un dispositif de détection des attaques) à celles dégagées par les analyses canoniques du prélude par Schenker et par Lerdahl et Jackendoff. Le cheminement de l'argumentation à travers les versions discographiques et leur caractéristiques de détail constitue en soi une sorte d'écoute signée par anticipation. La simulation d'une partie de ses analyses a permis de mesurer l'écart technologique creusé depuis vingt ans en analyse et synthèse du son, et, par ce biais, d'éprouver la validité des résultats obtenus à l'époque. En outre, ce travail a permis d'interroger la part de subjectivité en jeu dans ce type d'analyse et d'engager ainsi le travail d'épistémologique pratique en s'émancipant du cas particulier de la problématique de Cook.

La "bachothèque" : descriptif

La "bachothèque" réalisée en 2004 regroupe des enregistrements de Glenn Gould, Edwin Fischer, Paul Jacobs, Helmut Walcha, Ralph Kirkpatrick et Wanda Landowska.

Deux interfaces principales permettent de naviguer entre ces interprétations.

La première interface donne une vision macroscopique du prélude et l'accès à plusieurs types de calculs du tempo moyen par mesure pour chaque interprétation. Un affichage partiel des résultats permet de distinguer des familles d'interprétation sous l'aspect des variations de tempo. L'écoute d'une section déterminée se fait par une sélection dans une vue synthétique du Prélude sous forme de pianoroll.

La deuxième interface propose une visualisation en tableau de chacune des interprétations (forme d'ondes les unes au-dessus des autres) et de la partition (sous deux formes : sur portée linéaire issue du fichier MIDI et sous forme de pianoroll – ce dernier étant commun aux deux interfaces). Opérer une sélection depuis l'une de ces représentations sélectionne simultanément les passages correspondants dans les autres lignes, facilitant l'écoute comparée d'un même passage dans chaque version.

Des facilités de zoom et de sélection automatiques sont proposées à l'utilisateur ; la navigation à partir du pianoroll permet de naviguer à l'échelle de la mesure. Dans une sélection, l'utilisateur peut appeler une représentation en vis-à-vis de la durée et de l'intensité de chaque note.

La maquette interactive ci-dessous permet de s'en faire une idée en cliquant sur les boutons stop/pause/play de l'une ou l'autre des interprétations enregistrées :

Cela permet de retrouver – ou non – à l'écoute d'infimes variations de durée. Afin de faciliter la focalisation de l'attention sur telle déviation locale, l'utilisateur peut poser des marques sur chaque note ; afin de garder trace de ce processus, il peut également qualifier par un texte l'état d'une sélection et/ou de son calcul.

L'interface graphique est prise en charge par Flash MX. Le moteur audio, permettant la lecture des fichiers sons, est réalisé dans Max/MSP. La communication entre Max et Flash s'effectue à partir de l'objet flashserver. Un fichier XML indique pour chaque interprétation, la durée et l'intensité des notes. Les paramétrages et les annotations de l'utilisateur sont sauvegardées dans un autre fichier XML.

Les divers essais de comparaison, menés pour une part en référence à plusieurs travaux de la musicologie anglo-saxonne, ont permis de décrire les possibles analytiques ouverts par une interface multi-échelles de ce type, et de définir les limites techniques et théoriques du dispositif. Un compte rendu détaillé de ces essais figure dans l'article référencé infra.

Ces travaux ont été menés en 2003 et 2004 par Nicolas Donin et Samuel Goldszmidt avec la participation de Jacques Theureau, et en collaboration avec Joseph Escribe et Xavier Rodet (Ircam, équipe Analyse & synthèse des sons).

Publications

Nicolas Donin, "Problèmes d'analyse de l'interprétation. Un essai de comparaison assistée par ordinateur d'enregistrements du premier prélude du Clavier bien tempéré", Musurgia, XII/4 (2005), 2006, p. 19-43.

Ecoutes signées

Ce projet, essentiellement réalisé entre 2003 et 2006, consistait à enquêter sur des pratiques d’écoute singulières et à rendre ces dernières partiellement transmissibles à d’autres auditeurs.

Des collaborations avec plusieurs musiciens ont permis d’expliciter des manières d’écouter qui leur étaient propres, puis de concevoir avec eux des prototypes d’interfaces informatiques permettant d’« écouter comme eux ».

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Analyse musicale d'interprétations enregistrées

L'analyse musicale d'interprétation, telle qu'elle s'est développée depuis une vingtaine d'années (surtout en Angleterre et aux Etats-Unis), a placé sur un terrain en partie commun psychologues et pédagogues, historiens et analystes de la musique. Dans ce champ émergent, les objets de recherche, les méthodes, les outils des différentes disciplines tendent à s'interpénétrer et à faire évoluer la musicologie, aussi bien dans ses finalités que dans sa pratique et dans son écriture.

L'analyse musicale d'interprétation déplace la focalisation musicologique traditionnelle, de l'objet-partition (et de la figure du compositeur) vers l'objet-phonogramme (et la figure de l'interprète). Bien des repères familiers vacillent ou disparaissent lorsqu'on quitte le monde du texte pour celui du son.

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Ressource en ligne :

Copies d'écran de la Bachothèque (illustrations de la publication référencée ci-contre, en bas)

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