Analyse Interpréter

Interpréter

ou l'intervention des instrumentistes sur un texte

par Maÿlis Dupont (post-doc CNRS/Ircam)

publication éditée le 21 juillet 2009


 Planche n°4


Que font concrètement des musiciens engagés dans une production, ici la création d’une pièce pour quatuor « augmenté » de Florence Baschet ? Les termes « répéter », « jouer », « interpréter » ou même « musiquer »1 fonctionnent comme des boîtes noires : ils doivent être rouverts, si l’on veut rendre compte de la participation effective des instrumentistes à l’œuvre. Le terme « interpréter » notamment, par lequel on désigne assez vaguement l’intervention des instrumentistes sur un texte. Je me suis mise à l’affût de telles interventions au fil des sessions.

Les interventions observées portent très souvent sur des détails, ici une dynamique, là un mode de jeu, ailleurs un rythme ou une hauteur. Elles peuvent donner lieu ou non à discussion, être traduites ou non par des annotations sur la partition des instrumentistes, être suivies ou non d’une réécriture de la partition par la compositrice, etc. La typologie proposée – intervention silencieuse, négociation ouverte, intervention fortuite – engage en fait plusieurs variables. Quelles traces donnent accès à ces interventions : des annotations sur les partitions ? des modifications du texte de référence au fil des sessions ? des moments de discussion ? etc. Quels acteurs interviennent réellement, ou disons consciemment : un instrumentiste ? plusieurs ? le compositeur ? Etc. S’efforcer de clarifier des critères distinctifs comporte un risque : celui de durcir des types nés de l’observation, de gommer les zones d’échanges ou d’équivalences. Il compte cependant au moins un bénéfice, qui motive l’exercice : celui de pointer vers des zones oubliées, des cas de figures non relevés (parce que moins manifestes ? parce qu’inexistants ?).

On finira ce parcours en se prêtant à l’exercice de la mise en tableau. On prendra pour critère celui des intervenants - des intervenants conscients, ceux qui contrôlent, voire sont capables de reproduire l’intervention. Instrumentistes, compositeur interviennent-ils consciemment dans l’action ? Répondre à cette question conduit à la mise en tableau suivante :

Qui intervient dans l’action ?

Le compositeur

Les instrumentistes

Oui

Non

Oui
.

Les négociations ouvertes

Les interventions silencieuses

.Non
.

Les interventions fortuites

?

Dans la case en haut à gauche, on trouve les « négociations ouvertes » : instrumentistes et compositeur interviennent également. Que l’on mette entre parenthèses le compositeur (sens du déplacement vers la droite dans le tableau) et l’on trouve les « interventions silencieuses » : elles sont du ressort des seuls instrumentistes. Que l’on mette entre parenthèses les instrumentistes (sens d’un déplacement vers le bas dans ce tableau) et, partant de la même première case, on trouve les « interventions fortuites ».

Ce tableau se lit d’une autre façon. Car s’il révèle différents types d’interventions sur un texte, il révèle aussi différents sens du terme « interprétation ». On trouvera cette deuxième lecture explicitée dans le tableau suivant2 :

L'interprétation comme ...

 

co-écriture d’une œuvre dont l’Histoire ne retient qu’un auteur-signataire

appropriation fidèle d’un texte par un autre que l’auteur

écart (à annuler, à réduire), consécutif à la lecture par autrui de prescriptions écrites lacunaires

?

Dans le cas des négociations ouvertes, qu’avons-nous observé ? L’intervention d’un autre que le compositeur dans l’écriture effective de l’œuvre. Sur un détail, un autre, etc. Sous les traits de l’interprète se cache un auteur ; et sous le terme d’interprétation, ce fait assez généralement éprouvé : le fait que d’autres acteurs, contemporains (ou non) du compositeur, participent directement à l’écriture du texte (ou à sa réécriture dans des éditions successives), lors même que l’Histoire (la législation, les usages) ne retien(nen)t pas leur nom.

Les interventions silencieuses renvoient à une acception plus commune du terme « interprétation ». Appropriation contrôlée et discrète d’un texte que l’auteur (son mandataire, son élève, etc., dans d’autres situations) ne démentit pas, l’interprétation (ou l’intervention de l’instrumentiste sur le texte) prend ici le visage d’une appropriation fidèle.

Restent les interventions fortuites, interventions de la main du compositeur, suscitées cependant par le jeu des instrumentistes (ou la compréhension du texte que ce jeu manifeste). Dans ces cas de figure, l’interprétation apparaît comme ce qu’il y a à annuler (ou du moins à réduire, par retouches successives du texte, par précision de son sens, etc.), l’écart consécutif à la lecture par autrui de prescriptions écrites toujours lacunaires.

On devine que ces données, ainsi présentées, soulèvent une question. Qu’en est-il d’un quatrième cas de figure, celui d’une intervention sur le texte qui ne serait pas davantage contrôlée par le compositeur que par les instrumentistes ? Intervention ni programmée, ni reproductible, si l’on résume ainsi ce que peut signifier « contrôler ». On pointe ici vers une acception manquante du terme interprétation, acception faisant droit à de l’indéterminé, ou de l’improvisé, à l’irréductibilité d’un instant, jamais reconductible. Si l’observation directe peine, on le conçoit, à en fixer les traits, le détour par les autres figures de l’interprétation permet au moins de la cerner.

Les différents types d’interventions sur un texte observés, ainsi que leur articulation, auront donné l’idée de la richesse de la participation effective (à l’œuvre, à la musique) de ceux que l’on nomme rapidement « interprètes ». Ils auront aussi éclairé le(s) sens de ce terme très usité, rarement interrogé, d’interprétation.

 

1. Remis à l’honneur par Gilbert Rouget (dans La Musique et la transe : esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession, Paris, Gallimard, 1980), l’anthropologue rappelle qu’on trouve déjà ce terme chez Diderot et Rousseau.

2. Elle fait par ailleurs l’objet de développements spécifiques dans la version papier de cet article (références données en note 3 de la planche « Ouverture »).

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