Analyse Interpréter

Interpréter

ou l'intervention des instrumentistes sur un texte

par Maÿlis Dupont (post-doc CNRS/Ircam)

publication éditée le 21 juillet 2009


 Ouverture


Il m'a été donné d’observer, presque deux années durant, le travail de création d’une œuvre musicale : StreicherKreis de Florence Baschet, pour quatuor à cordes « augmenté » et dispositif électroacoustique live, donnée en première mondiale à l’Ircam le 13 novembre 20081.

Travail de longue haleine (les premières pierres du projet ont été déposées à l’automne 2006), engageant des acteurs multiples (un compositeur, un réalisateur en informatique musicale, les membres d’un quatuor à cordes, une équipe de recherche en captation du geste et interactions musicales temps réel, pour ne citer que les plus évidents) et des technologies conséquentes (de captation du geste, de suivi de partition, de traitement du signal…), développées, testées, finalement stabilisées au fil du projet.

Travail dont il reste des traces : une partition bien sûr (aux éditions Jobert), un enregistrement de concert, une note de programme, des articles de presse, des réactions en ligne, plus toutes ces traces recueillies en amont : versions successives du texte musical original et annoté par les instrumentistes ; captation vidéo des sessions de travail, à l’Ircam et hors Ircam ; données gestuelles captées et sauvegardées par l’équipe technique au fil des sessions, etc.

De l’activité observée aux traces de l’activité (durablement disponibles pour le chercheur intéressé) et à leur articulation dans le compte-rendu d’observation, s’opère toute une série de traductions, constitutives du travail scientifique (ce dont rend admirablement compte notamment Bruno Latour, dans L’Espoir de Pandore2). J’ai souhaité ne pas masquer ce travail d’élaboration scientifique dans cette publication, également profiter du renouvellement de formes permis par le multimédia pour faire et faire circuler autrement un fait scientifique3. Le lecteur se voit ainsi proposer un chemin à travers différentes planches, qu’il ne peut d’abord parcourir que dans un sens, de la planche n°1 à la planche n°4. Ce premier chemin rend compte de la façon dont sont constitués les « faits » que la communauté scientifique mobilisera ensuite comme des « données ».

Chaque planche est une traduction / trahison de la planche précédente. Dans le passage de l’une à l’autre se fait ou se défait (selon le sens du parcours) le travail de la science, travail qui recouvre un très grand nombre d’opérations : de sélection, d’annotation, de transcription, de schématisation, d’articulation, de comparaison, de catégorisation, de typification, etc. Le chemin une première fois parcouru, le lecteur a la possibilité de naviguer librement entre ces différentes planches, d’éprouver la robustesse d’un passage (ou d’une traduction), d’affiner sa compréhension de la situation observée (planche n°1, première traduction de la situation) ou des « faits » proposés (planche n°4), en feuilletant les planches dans les deux sens. Possibilité lui est aussi donnée d’esquisser les contours d’un autre « fait » scientifique (alternatif, critique, …) en annotant ou en articulant différemment le matériau livré.

Je l'ai dit : la situation observée est complexe. Elle engage un grand nombre d’existants4 : des objets, des hommes, des textes, des représentations, etc. On pourrait en rendre compte de bien des façons. J'ai choisi dans ce cadre de focaliser mon attention sur le travail, ou la participation à l’œuvre, d’un type d’agents : les interprètes (en l’occurrence ici : deux violonistes, un altiste et un violoncelliste, formant quatuor à cordes). Leur participation suppose la mobilisation, l’articulation, l’ajustement incessant aux objets et aux autres engagés dans l’action. Une attention focalisée ne signifie pas une situation dépouillée.

Le texte (un texte musical écrit), notamment, s’est avéré central dans cette production. On s’y ajuste, on le corrige, on l’apprend, on s’y réfère, etc. La musique se construit à partir d’un écrit5. Rendre compte de la participation des interprètes à l’œuvre revient ainsi pour une part à relever leurs interventions sur un texte, provisoire ou définitif6. J'ai réalisé ce relevé sur un grand nombre de séances. Le parcours proposé en donne simplement l’idée, présentant les traductions successives d’une séquence d’activité (d’une durée de six minutes). Pointant différentes formes d’interventions des interprètes sur un texte, il aide à préciser ce que désigne vaguement, le plus souvent, le terme d’interprétation.

1. On trouvera une présentation succincte de l’œuvre sur Brahms, la base de documentation sur la musique contemporaine développée par l’Ircam, et un extrait de l’œuvre interprétée par le quatuor Danel sur le site de la compositrice (www.florencebaschet.com).

2. Bruno Latour, L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, Paris, La découverte, 2001.

3. Une publication papier fait le pendant à cette publication en ligne (Maÿlis Dupont, « Interpréter un texte. Un quatuor à cordes en production », 31p., article soumis à la revue L’Homme, provisoirement disponible sur le site Mélissa de l’ENS Cachan). On la parcourera opportunément, parallèlement à la navigation proposée sur cette page. Pour l’essentiel, les résultats convergent, mais l’argumentation scientifique diffère dans l'une et l'autre publications. Elle se déploie ici au plus près du matériau (vidéo, notamment) qu’elle peut donner à voir.

4. J'emprunte le terme à Philippe Descola (Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005).

5. La question du rapport entre écrit et oral (de l’usage concret de l’écriture par les différents acteurs en présence, de l’articulation entre prescriptions écrites – que livre la partition – et prescriptions orales – conseils et consignes donnés par la compositrice -, etc.) fait l’objet de développements spécifiques dans la version papier de cette publication (références données en note 3).

6. D’autres aspects de la participation des interprètes à l’œuvre dans ce processus de production sont traités dans : Maÿlis Dupont, « Une activité négligée ? Les interprètes à l’œuvre », 25 ans de sociologie de la musique en France, Actes du colloque des 6, 7, 8 nov. 2008, Paris, l’Harmattan (à paraître).

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