Equipe Analyse des pratiques musicales

IRCAM Département Recherche & Développement / UMR 9912 CNRS

Ecoute – analyse – épistémologie

L’analyse musicale s’est développée depuis plus d’un siècle en relation avec des pratiques d’écoute attentive de la musique nouvelle et des techniques de récriture des partitions. S’interroger sur cette généalogie (et sur celle de la musicologie en général) constitue le point de départ de notre questionnement : quelles sont l’historicité et la transmissibilité de l’écoute musicale ? jusqu'à quel point cette écoute musicale se laisse-t-elle analyser et outiller ? en quoi les réponses à ces questions affectent-elle l’épistémologie des sciences de la musique ? que faire aujourd’hui des dimensions aurale et interactive du jugement musical ?

La spécialisation de l'« auditeur », figure majeure du XXe siècle avec l'essor des techniques d'enregistrement-reproduction-diffusion du son, remonte en fait au XIXe siècle, lorsque se développe la forme moderne de l'écoute de concert, silencieuse, informée, attentive. L'analyse musicale émerge elle aussi à cette époque, notamment avec l'étude de Beethoven et le culte de Wagner, compositeurs dont les modèles de développement thématique-motivique ont favorisé un rapport analytique à la musique indexé sur l'écrit, prescrivant une écoute fortement informée par la partition.

L'une des manifestations les plus marquantes du circuit ainsi créé entre texte, partition et performance en concert est la prolifération de guides d'écoute, à la fois livrets pour l'audition (en concert ou à domicile) et analyses musicales avant la lettre. Ces guides fournissent la matrice d'un rapport analytique à la musique qui sera aussi celui, sous des formes plus complexes et plus singulières, de la Schola Cantorum, de l'Ecole de Vienne, ou de la tradition française d'enseignement de l'analyse musicale. C'est donc à la fin du XIXe siècle que nous pouvons étudier la mise en place de nombreux cadres structurant les pratiques d'écoute et d'analyse légitimées au XXe siècle aussi bien par les professionnels de la musique savante que par de nombreux mélomanes et amateurs. Faire l'histoire de ces pratiques musiciennes alors émergentes, expliciter les présupposés et les méthodes de la musicologie et de l'analyse musicale, c'est contribuer à une épistémologie de la constitution des faits musicaux au XXe siècle. C'est aussi interroger l'articulation entre ces pratiques savantes (mais destinées à un public non professionnel) et outillées (même si cet outillage se réduit à des outils de manipulation textuelle et graphique) de l’analyse musicale et les modèles d'écoute musicale qu'elles présupposent et/ou veulent susciter.

Cette relation entre écoute musicale, technique et constitution des faits musicologiques se conjugue aussi au présent, à travers l'enquête sur des formes contemporaines de relation à la musique, et la participation à ces formes contemporaines par le développement d'une instrumentation multimédia de la musicologie.

C’est d’abord à travers le développement d'une instrumentation multimédia de la musicologie. Un tel développement constitue une part du développement d’outils multimédia d’assistance à l’écoute active de la musique, à son inscription et à sa transmission. Il s’agit en effet d’intégrer aux principes et spécifications de conception de tels outils des exigences en termes de mise en œuvre de théories analytiques et d’assistance à la contestation scientifique à travers la confrontation d’analyses partant des mêmes données et effectuées en relation avec des théories ou portions de théories différentes. D’où une série de questions, d’une part, sur les caractéristiques et les processus de développement d’une telle instrumentation multimédia de la musicologie, d’autre part, sur ses effets en retour sur la musicologie elle-même.

C’est aussi à travers la considération de l’écoute musicale comme activité participant à des activités musicales plus larges de composition, d’interprétation, d’analyse musicale, etc., qu’il est possible d’analyser. On cherche alors à faire apparaître les modalités d’écoute particulières associées à de telles activités musicales plus larges qui peuvent se cumuler pour un « auditeur » donné. En plus du problème de sa réalisation compte tenu des spécificités des activités musicales, en particulier la place qu’y tient l’écoute musicale, et du problème de sa relation avec l’analyse musicale au sens d’analyse de l’œuvre, une telle perspective pose le problème de la relation à établir entre l’analyse des activités musicales et l’analyse des activités humaines telle qu’elle s’est développée dans d’autres domaines comme la conception industrielle, le travail, le sport et l’éducation, dans divers programmes de recherche en ergonomie, CSCW (Computer Supported Cooperative Work), ethnométhodologie, activity analysis, ethnographie cognitive, etc.

Ces différentes sortes de questions ont commencé à être abordées, mais de façon inégale, à travers différents projets.

Projets s'inscrivant dans ce pôle

Bibliographie indicative [mise à jour à venir]

Amalberti R. Montmollin M. de, Theureau J. (eds.) (1991) Modèles d’analyse du travail, Mardaga, Bruxelles.

Dougherty J.W.D. (ed.) (1985) Directions in cognitive Anthropology, Univ. of Illinois Press, Chicago.

Garfinkel H. (2001) Le programme de l’ethnométhodologie, In M. De Fornel, A. Ogien, L. Quéré (eds.), L’ethnométhodologie, La Découverte, Paris, 31-56.

Grison B. (2004) Des sciences sociales à l’anthropologie cognitive. Les généalogies de la cognition située, @ctivités, 1 (2), 26-34, <http://www.activites.org/v1n2/grison.pdf>.

Hollan J., Hutchins E., Kirsh D. (2000) Distributed cognition: toward a new foundation for human computer research, ACM Transactions on Computer-Human Unteraction (TOCHI), Vol. 7, N° 2, 174-176.

Hutchins E. (1995) Cognition in the wild, MIT Press, Cambridge (Mass.).

Lave J. (1984) Cognition in practice, Cambridge University Press.

Luff P., Hindmarsh J., Heath C. (2000) Workplace Studies, Cambridge University Press.

Ombredane A., Faverge J.M. (1955) L'analyse du travail, PUF, Paris.

Suchman L. (1987) Plans and Situated Actions, Cambridge University Press.

Turner R. (1974) Ethnomethodology, Penguin Books, Baltimore.

Vygotsky L.S. (trad. Angl., 1978) Mind in Society, Harvard Univ. Press, Cambridge (Mass.).

Vygotsky L.S. (trad. Angl., 1962) Thought and language, MIT Press, Cambridge (Mass.), (trad. Fr., 1985) Pensée et Langage, Editions Sociales, Paris.


Notre programme de recherche, articulant musicologie et sciences humaines, s'incarne dans quatre pôles thématiques principaux dont l'importance varie au fil du temps, suivant la nature des projets sur lesquels notre activité se focalise :

  • Musicologies de la composition

    Ces recherches explorent la composition contemporaine de plusieurs manières (...)

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  • Musicologies de l’interprétation

    Il s’agit de documenter une pratique musicale à la fois surexposée et méconnue, celle des interprètes (...)

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  • Ingénierie multimédia

    Cette activité vise à développer des outils éditoriaux adaptés à la musicologie actuelle (...)

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  • Ecoute – analyse – épistémologie

    L’analyse musicale s’est développée depuis plus d’un siècle en relation avec des pratiques d’écoute (...)

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