Equipe Analyse des pratiques musicales

IRCAM Département Recherche & Développement / UMR 9912 CNRS

L'analyse musicale d'interprétations enregistrées consiste en l'exploration, la comparaison, le commentaire de traces matérielles de l'exécution musicale : enregistrements sonores, enregistrements audiovisuels, mais aussi annotations de la partition par l'interprète, etc.

Notre intérêt pour ce domaine est double : d'une part les enregistrements sont des témoignages privilégiés d'une pratique musicale, l'activité des musiciens interprètes, dont la connaissance est l'un des buts de notre programme de recherche ; d'autre part, la nécessité de recourir à des outils techniques et technologiques pour manipuler ces données implique une pratique d'écoute spécifique de la part de l'analyste, ce qui peut contribuer à la fois au renouveau épistémologique et méthodologique de la discipline, et à la définition d'une technologie appropriée à la musicologie.

Comparaison d'enregistrements : la « Bachothèque »

Un premier travail a porté sur la comparaison d'enregistrements discographiques – une opération analytique qui est en même temps un geste classique de la discophilie, une technique d'écoute. Dans ce projet à la fois musicologique et de développement technologique, il s'agissait de rendre exploitable un algorithme d'alignement signal/symbole développé à l'Ircam, en concevant une interface pertinente de navigation/comparaison entre différentes versions d'un même morceau. S'inscrivant à la fois dans la démarche générale du projet Ecoutes signées, et dans la perspective de contribuer à l'instrumentation de l'analyse musicale d'interprétation, le prototype qui a été réalisé est présenté en détail dans une page spécifique (cliquer sur l'image ci-dessous) :

Rendre compte des particularités d'une interprétation

Des recherches en analyse d'interprétation menées en 2004 sur Samson François et Glenn Gould ont conduit Nicolas Donin à réaliser une analyse détaillée des "erreurs" d'exécution de Samson François dans un enregistrement d'une pièce de Ravel, Noctuelles. Le but de ce travail était, sur le plan de l'analyse musicale, de passer progressivement d'une caractérisation négative de l'interprétation (comme écart plus ou moins grand par rapport à la norme du texte musical) à une conception davantage positive : l'interprétation comme (performance d'une) lecture. Considérer un enregistrement de musique classique comme la trace d’une activité de lecture plutôt que comme l’interprétation d’un texte permet d'éviter quelques écueils :

  • on ne sémantise plus a priori la musique : l’exécution d’un script dans une situation de performance publique n’est pas forcément comparable à l’exégèse savante et cohérente d’un tissu de significations ;
  • on ne postule pas que l’œuvre serait la seule unité de grandeur a priori pertinente pour un interprète : on met plutôt l’accent sur une activité, qui peut porter sur un ensemble hétérogène de textes musicaux, à l’échelle d’une période de préparation d’un concert, d’une journée de travail, ou encore d’un type de répertoire ; cependant, pour cette analyse-ci, essentiellement exploratoire, nous nous en sommes tenu à l'enregistrement d'un seul morceau ;
  • enfin, on ne traite plus l’interprétation comme une déviation plus ou moins grande par rapport à un texte-étalon censément autonome ; ainsi, le non respect des indications de la partition n’est plus forcément une trahison interprétative, et les erreurs ponctuelles d’exécution ne sont pas forcément des déchets musicaux : ces phénomènes sont partie prenante d’une pratique de lecture singulière, ni plus ni moins que les phénomènes compatibles avec le texte musical.

Sur le plan technologique, il s'agissait de produire, avec une méthode d'annotation définie antérieurement, une analyse entière et "en conditions réelles" (c'est-à-dire avec production de savoir, mise en forme de ce savoir et publication d'un article scientifique dans une revue). L'analyse se présente sous la forme d’un article multimédia en ligne (voir l'image ci-contre) : dans la colonne de droite, on peut consulter la partition de Ravel en écoutant l’enregistrement de Samson François ; dans la colonne de gauche, on accède aux différentes pages (ou sections) de l’article, qui contiennent des liens hypermédia vers certains passages de la partition.

Cette publication peut-être consultée à partir des liens indiqués dans les références bibliographiques ci-dessous et dans les ressources en ligne sur la gauche de cette page.

La notion de « lecture » esquissée à l'occasion de cette analyse a été éprouvée ultérieurement sur les données d'une étude empirique du travail de direction d'orchestre (en collaboration avec Pierre-André Valade). Plus généralement, analyse d'interprétations enregistrées et analyse de l'interprétation comme travail ou activité sont voués à se compléter et se stimuler mutuellement : des hypothèses sur l'activité sont nécessairement émises, sans pouvoir être vérifiées, lorsqu'on étudie des enregistrements sonores du passé ; et l'analyse d'activité, ou du processus, ne prend tout son sens que dans sa mise en relation avec le résultat produit, perçu, vécu par le musicien et par son public, de l'exécution musicale.

Nouvelles analyses d'enregistrements

De nouveaux essais analytiques, cette fois sur l'ajustement temporel in situ de musiciens de jazz, ont été réalisés au premier semestre 2009 par Rebecca Evans, accueillie dans l'équipe Analyse des pratiques musicales dans le cadre de sa thèse de psychologie de la musique (sous la direction de Maya Gratier, Univ. Paris-X Nanterre).

Références des publications et interventions

Nicolas Donin, « Problèmes d'analyse de l'interprétation. Un essai de comparaison assistée par ordinateur d'enregistrements du premier prélude du Clavier bien tempéré », Musurgia, XII/4 (2005), 2006, p. 19-43.

Nicolas Donin, « Samson François jouant Noctuelles : notes de lecture », DEMeter. Revue électronique du Centre d’Etude des Arts Contemporains – Université de Lille-3, août 2005, accès via http://www.univ-lille3.fr/revues/demeter/ → Articles en ligne → Interprétation.

Analyse musicale d'interprétations enregistrées

L'analyse musicale d'interprétation, telle qu'elle s'est développée depuis une vingtaine d'années (surtout en Angleterre et aux Etats-Unis), a placé sur un terrain en partie commun psychologues et pédagogues, historiens et analystes de la musique. Dans ce champ émergent, les objets de recherche, les méthodes, les outils des différentes disciplines tendent à s'interpénétrer et à faire évoluer la musicologie, aussi bien dans ses finalités que dans sa pratique et dans son écriture.

L'analyse musicale d'interprétation déplace la focalisation musicologique traditionnelle, de l'objet-partition (et de la figure du compositeur) vers l'objet-phonogramme (et la figure de l'interprète). Bien des repères familiers vacillent ou disparaissent lorsqu'on quitte le monde du texte pour celui du son.

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