Parcours exploratoire dans Concerto d'Elvio Cipollone

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L'instrument et ses modes de jeu


Avant de consulter l'exploration complète de la pièce dans Parcours dans Concerto, voici tout d'abord dans cet inventaire quelques renseignements préalables utiles concernant l’instrument soliste et ses modes de jeux.

 

 Inventaire pour LA PARTIE INSTRUMENTALE : l’instrument et ses modes de jeux.

 

Présentons les caractéristiques ainsi que les possibilités techniques non traditionnelles de cet instrument rare, et particulièrement celles employées dans Concerto.

 

1) Le cor de basset : une drôle de clarinette
Instrument à vent de la famille des bois, qui s’apparente à une clarinette alto : c’est une clarinette au registre de « petite basse », d'où son nom.
Le cor de basset est un instrument de la famille des clarinettes à bocal dont la tessiture écrite va du Do2 grave au Do6 aigu ce qui veux dire en notes réelles qu’il peut donc descendre jusqu’au Fa1.
Le cor de basset est un instrument transpositeur en Fa donc quand sur la partition il est écrit Do, nous entendons donc en réalité un Fa inférieur : Do6 écrit fait entendre en réalité Fa5.

Cet instrument a vu le jour durant la seconde moitié du XVIIIe siècle (cors de basset en Fa, en Sol et en ) et son invention est attribuée a Johann et Anton Mayrhofer (autour de 1770).
D’après Charles-Marie Widor, « Mozart en fait un admirable emploi dans La flûte enchantée, dans le Requiem et dans la Cadence de Titus, Beethoven dans le ballet de Prométhée. Mendelssohn a écrit 2 duos pour Clarinette et cor de basset. », Traité de l’Orchestre Moderne faisant suite au Traité d’Instrumentation et d’Orchestration d’Hector Berlioz, Paris, Henry Lemoine, 1925, [1904-1910],  p. 36.
Effectivement, un solo de 2 cors de basset est présent au début du célèbre Requiem de Mozart mais l’emploi de cet instrument dans l’œuvre que nous étudions est tout autre que l’emploi qui en a été fait durant les périodes classiques ou même romantiques (Elektra de R.Strauss).

Ses nuances peuvent être facilement dosées pour jouer avec douceur comme avec puissance. Le cor de basset est un instrument qui possède une bonne capacité d’adaptation à divers registres et sait se marier à d’autres timbres instrumentaux sans forcément ressortir au premier plan.

 

2) Les modes de jeux employés, typiques en musique dite contemporaine

Et d’autres modes de jeux, plus spécifiques et rares, dont nous découvrirons certains par la suite (voir en 3) ), sont aussi employés par le compositeur.
On peut citer aussi l’utilisation du bisbigliando (changement de doigté sur une même note) au sein d’un des modes de jeux particuliers.

 

Visitons chaque mode de jeu par son illustration accompagnée d’un son isolé :

Au lieu de jouer complètement la note, l’instrumentiste dose son expiration pour que son souffle soit entendu.

Sons éoliens
Symbole
Sons éoliens
 

un losange évidé
(exemple issu de la mes. 12)

 

Utilisé chez les instruments à anche simple, le slap est un son bref, percussif, produit par un brusque claquement de la langue contre l’anche.

Slaps
Symbole
Son slap
 
un triangle (exemple issu de la mes. 5)


   

Par rapport à une fréquence fondamentale nommée freq, un harmonique est déduit de la relation n x freq (où n est un entier pouvant être 2, 3, 4, etc.).

Harmoniques Symbole
sonharmonique
 

 
 
un petit cercle au dessus de la note supérieure (l'harmonique recherchée)
et des parenthèses autour de la note inférieure fondamentale

(exemple issu de la mes. 33)

 
 
 

 

Son fendu
Symbole
son fendu
 
un carré noir (exemple issu de la mes.33)
 
 

C’est un cas extrême du son fendu puisqu’il fait sonner un ensemble de partiels par dessus une fondamentale. Il s'agit de jouer une note avec un doigté standard, et de troubler la colonne d'air en ouvrant un trou intermédiaire.

Ici, le son multiphonique est beaucoup plus employé que le son fendu ; son rôle a été déterminant, comme nous allons le voir plus loin.

 
Sons multiphoniques Symbole
 
son multiphonique
doigtés (trous bouchés ou non) au dessus de l’accord joué en cluster (exemple issu de la mes. 36)

D’après les constats croisés du compositeur et de l’interprète, les multiphoniques sont instables et donc difficiles à jouer. C’est pourquoi il a favorisé des multiphoniques à seulement deux sons.

 

L’emploi de ces modes de jeux non conventionnels nous ramènent à la fois à matérialité du son et au geste effecteur de l’instrumentiste et non plus seulement au son lui-même détaché de sa source.
 Par exemple, un son soufflé nous évoque plus le souffle de l’instrumentiste lui-même que le son de l’instrument qui résonne.
Pour un son slap, c’est le son du contact du doigt avec les touches qui nous vient d’abord à l’esprit, plus que l’accoup de souffle de l’interprète.

Ces deux cas de sons particuliers nous rapportent moins au son lui-même qu’à la matérialité homme/machine qui a permis leur émission. Cette caractéristique a pour effet d’appeler le regard sur l’interprète plutôt que de concourir à une écoute détachée de la source, proche de l’écoute acousmatique. Nous pouvons supposer que l’emploi varié de ces modes de jeux amplifie l’acuité de l’auditeur : il favorise chez l’auditeur un mode d’audition qui cherche à centrer son regard sur l’interprète. Les capacités de l’interprète à s’approprier des techniques inouïes ou difficiles font beaucoup pour une œuvre. C’est le cas pour Concerto car l’interprète Alain Billard, par sa haute technicité et capacité à faire corps avec son instrument, a réellement su donner vie à des sons particuliers, selon la volonté du compositeur.

 

 

3)  Modes de jeu spécifiques prisés par le compositeur

- Passage du souffle au son :

L’intérêt est de passer d’un son complètement soufflé et sans aucune hauteur à un son soufflé mais qui laisse transparaître la hauteur de la note jouée : le passage progressif à travers ces deux variétés différentes du son soufflé permet d’effectuer une transition entre sons soufflés et sons avec hauteur, grâce aux sons soufflés avec hauteur. On appelle aussi ces sons des « sons éoliens ».

Passage du souffle au son Symbole
Sons éoliens vers son avec hauteur
 
Les sons éoliens avec hauteur ont pour symbole un losange à demi plein

(exemple issu de la mes. 13)

 
- Passage du son au souffle :

Passage du son au souffle (plus rare) Symbole
 
 
Sons avec hauteur vers sons éoliens
Les sons éoliens avec hauteur ont pour symbole un losange à demi plein (exemple issu de la mes. 31)

 

 

- « Double trille » :

c’est une invention du compositeur issue de son expérience de clarinettiste : un bisbigliando joué en trille en faisant apparaître une note inférieure puis qui redevient simple bisbigliando

« Double trille » Trille surmonté de flèches

Double trille supérieure

(exemple issu de la mes. 72)
 

Beaucoup employé dans le deuxième mouvement (pages 10 à 13), ce bisbigliando réalisé au cours d’un trille est toujours, pour une raison instrumentale, basé sur les mêmes notes : en notes réelles, Mi bémol/ et Si bémol/La.


- Un bisbigliando couplé avec un glissando descendant est utilisé mes. 7-8 (début de la deuxième ligne), puis mes. 38 :

Variante « double-trille » Trille surmonté de flèches
 
Double trille inférieur
(exemple issu des mes. 7-8)


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