Equipe Analyse des pratiques musicales

IRCAM Département Recherche & Développement / UMR 9912 CNRS

Programme de recherche de l'équipe Analyse des pratiques musicales

[Ce texte a été rédigé en 2004 par Nicolas Donin et Jacques Theureau et est destiné à être actualisé en relation avec l'évolution de nos travaux et des participants à l'équipe.]

L'équipe Analyse des pratiques musicales, dont le champ d'activité relève des sciences humaines (analyse musicale, anthropologie cognitive, histoire), développe une musicologie empirique et technologique des activités, situations et savoirs musicaux.

Introduction

Les phénomènes musicaux engagent tout à la fois la vibration de corps sonores, l'attention et la mémoire d'une conscience, l'effectuation de gestes instrumentaux, une situation sociale et culturelle, etc. ...autant d'objets d'étude pour de multiples disciplines, et autant de catégories disponibles pour se saisir de la musique au quotidien par l'écoute, la vision et la parole. Cependant, toute activité musicienne, en tant que manifestation et création de savoir-faire, possède une dynamique propre impossible à décrire à partir de ces seules catégories. Construire un savoir sur la musique en étant attentif à la complexité des activités et des situations musicales observables, nécessite donc d'articuler des disciplines habituellement disjointes par leurs démarches et leurs matériaux, telles que l'anthropologie, la psychologie, l'analyse musicale ou l'histoire. Cela suppose de prendre au sérieux, dans la définition des objets scientifiques et dans la précision des méthodes de construction de données et d'analyse, le caractère créateur, situé, social et culturel des phénomènes musicaux considérés. Cette démarche caractérise, dans sa plus grande généralité, le projet de l'équipe Analyse des pratiques musicales.

Objet d'étude

Par pratique musicale, on entendra une activité jouant d'un instrumentarium afin de participer à la production de musique. (On pourrait d'ailleurs choisir le terme plus englobant de coproduction, étant donnée la variété des formes possibles d'engagement dans une situation musicale donnée, pouvant inclure dans certains cas le fait de jouer un disque ou de manipuler son baladeur.) Les pratiques musicales que nous étudions en priorité relèvent de la musique occidentale écrite, dite savante, dans laquelle l'importance des inscriptions matérielles fournit des accroches privilégiées aux processus de construction et d'analyse des données empiriques. Ces pratiques savantes constituent le cœur de l'activité de l'Ircam, sous la forme spécifique d'une coordination entre recherche scientifique multidisciplinaire et création de musique contemporaine – ce qui constitue un milieu privilégié non seulement pour étudier ces pratiques mais aussi pour interagir avec elles (de la conception de dispositifs technologiques à la participation à un projet de production d'œuvre).

Diversité des pratiques considérées

À l'intérieur du domaine d'étude ainsi défini, des activités et situations très variées, contemporaines ou non, sont destinées à être analysées : la composition musicale, dans la solitude de l'atelier ou en interaction avec techniciens et chercheurs ; l'interprétation (pratique instrumentale à domicile et/ou répétition et/ou performance en public), individuelle ou collective ; la critique musicale ; des pratiques d'écoute attentive dans le cadre de tel ou tel projet et selon tel empan temporel ; etc.

Une musicologie empirique

L'importance donnée à l'écrit (notamment à la partition) dans la plupart des pratiques considérées n'implique en aucun cas une recherche "graphocentrique", réduisant a priori la musique à ses notations pour en produire des commentaires textuels et graphiques. Il s'agit au contraire de partir de la musique en train de se faire, de l'hic et nunc des situations musiciennes, sans nécessairement supposer la stabilité de structures abstraites sous-jacentes derrière les réalisations imparfaites d'une partition, d'un plan ou d'un trait instrumental.

Cette démarche définit une musicologie empirique, en ce qu'elle vise à décrire des savoirs extérieurs à l'analyste et dont il ne pourrait rien savoir (ou si peu) sans enquête ni méthode ; l'empirie en question est d'emblée située dans le temps et l'espace, prise dans une culture technique et technologique de la musique, objet d'une conscience et d'une activité.

Une contribution à la recherche technologique

La musicologie empirique ainsi définie entretient une double relation avec la recherche technologique : elle commande la conception de nouveaux outils d’analyse, d’annotation et de publication scientifique dont elle met en oeuvre des prototypes ; elle s’inscrit dans le cadre d’un projet transversal de l’Ircam concernant la conception de situations d’écoute musicale attentive techniquement enrichies. À plus long terme, elle vise à contribuer au développement d’une ingénierie des situations musicales. Cette dernière différerait de l’ingénierie usuelle des artefacts musicaux en ce qu’elle porterait sur les systèmes complexes comprenant, outre les instruments, les environnements technico-organisationnels, les procédures et les dispositifs de formation et inclurait dans l’analyse du fonctionnement de ces systèmes celle des diverses activités humaines qu’ils occasionnent.

Histoire et épistémologie

Tout ce qui vient d'être dit s'applique aussi bien à l'étude d'activités et situations contemporaines qu'à l'étude de pratiques passées, objet d'une histoire des pratiques musicales : travail individuel ou collectif sur des processus compositionnels, esthétique de l'exécution, coproduction de la musique dans le concert, sont autant d'objets possibles de cette histoire, dont l'écriture se fait en dialogue avec les courants actuels de l'analyse musicale et de la musicologie historique. Ces thèmes se retrouvent notamment dans nos travaux d'épistémologie historique des "instruments de musicologie" (tables motiviques, représentations graphiques de la partition, etc.).

Enfin, l'ensemble de ces déplacements par rapport à la musicologie traditionnelle constituent eux-mêmes un objet de réflexion et l'occasion d'investigations critiques dans le passé de la discipline, contribuant ainsi à l'actuel renouveau de la discipline musicologique effectif depuis une douzaine d'années dans les pays anglo-saxons et amorcé en France.

Analyse d'activité

La musicologie empirique développée dans l'équipe Analyse des pratiques musicales s'inspire en particulier, moyennant des efforts d'adaptation de ses objets, concepts, modèles, outils et méthodes, de l'analyse d'activité qui s'est développée dans divers domaines interdisciplinaires (ergonomie, sciences et techniques de l'activité physique et sportive, sciences de l'éducation) et constitue le centre de l'anthropologie cognitive, un courant de l'anthropologie culturelle qui thématise la cognition humaine et son inscription culturelle et technique dans toute leur généralité.

En retour, les recherches en analyse des pratiques musicales contribuent à ces disciplines. Par exemple, les recherches sur l'activité de composition musicale qui ont été menées par l'équipe Analyse des pratiques musicales ont montré la fécondité, en ce domaine, de quelques éléments essentiels du programme de recherche en anthropologie cognitive dit "du cours d'action". En retour, elles ont permis d'aborder plusieurs questions à la fois générales et peu étudiées de la recherche cognitive : la cognition et la création ; les horizons temporels de la cognition (et tout particulièrement la cognition à long terme) ; la cognition de l'individu singulier. Et, en relation avec le long terme de la cognition dans la composition musicale, des méthodes d'entretien de remise en situation par les traces et/ou l'agenda d'activité ont été mises au point. Ces méthodes s'inspirent des méthodes de verbalisation simultanée et interruptive et des méthodes d'autoconfrontation de l'anthropologie cognitive, mais sont nouvelles à bien des égards. Elles enrichissent l'observatoire des activités humaines et ses hypothèses fondatrices, parallèlement à des innovations méthodologiques du même genre produites par d'autres recherches en cours en ergonomie et en sciences de l'éducation concernant, par exemple, l'activité des cadres de l'industrie et l'activité d'auto-formation sur dispositif hypermédia.

C'est à travers ce type de réciprocités que se constituent progressivement une méthode et un corpus de résultats spécifiques à la connaissance des phénomènes musicaux.

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