Equipe Analyse des pratiques musicales

IRCAM Département Recherche & Développement / UMR 9912 CNRS

Journées d'étude "Approches ethno/musicologiques des processus de création musicale"

Jeudi 12 et vendredi 13 septembre 2013

Auditorium de l'Institut National d'Histoire de l'Art

2, rue des Petits champs, 75002 Paris

Journées organisées par Nicolas Donin (Ircam) et Emmanuelle Olivier (CRAL, CNRS-EHESS) dans le cadre du Laboratoire d'excellence Création, Arts et Patrimoines


Dans le discours théorique et épistémologique de la modernité, les pratiques dites de « création musicale » ont souvent été envisagées en deux pôles franchement opposés, l’un défini par l’originalité, l’innovation, la rupture vis-à-vis de ce qui précède, l’autre par la répétition du même, le déficit d’inspiration, la soumission à une tradition.

Toutefois, depuis quelques années, musicologie et ethnomusicologie montrent que ces pratiques s’inscrivent plutôt dans un continuum allant de la reprise de matériaux (citation, collage, adaptation, parodie, amalgame, fusion…) à la création ex nihilo. L’étude de la circulation des genres et des styles musicaux, aussi bien que les enquêtes empiriques sur les processus de composition donnent à voir une réalité moins tranchée : celle de tendances de création qui oscillent entre ces deux pôles sans s’y résumer et sans les constituer en entités antagonistes. Dans une telle perspective, la création musicale relève de divers régimes d’appropriation qui s’observent aussi bien dans les manières de faire la musique que dans leurs résultats sonores.

Dans le prolongement des deux projets ANR MuTeC (2009-2011, coord. N. Donin) et GLOBAMUS (2009-2012, coord. E. Olivier), et avec le soutien du LabEx « Création, Arts, Patrimoine » (2011-2020, PRES Hésam, dir. Ph. Dagen), nous nous proposons d’interroger le rôle des différents régimes d’appropriation dans les processus contemporains de création musicale, en puisant le matériau de notre réflexion aussi bien dans des répertoires populaires que savants, du Nord comme du Sud. Les Journées d’Étude GLOBAMUS « Pratiques et statuts de la création musicale » (2011) et « Outils et supports technologiques de la création musicale » (2012), ainsi que la conférence internationale Tracking the Creative Process in Music/Analyser les processus de création musicale (2011, 2013) ont récemment permis de mettre en évidence certaines similitudes entre les pratiques compositionnelles des musiques savantes européennes et celles des musiques populaires extra-européennes.

Les journées internationales « Approches ethno/musicologiques des processus de création musicale » souhaitent contribuer au développement d’outils méthodologiques et théoriques communs pour une analyse pragmatique des processus créatifs émancipée de quelques idées reçues – création pure et compositeur tout puissant pour la musique savante européenne, recyclage et absence d’auteur-compositeur pour les musiques populaires extra-européennes. Ce faisant, c’est donc à un dialogue plus étroit entre ethnomusicologie et musicologie qu’invitent ces journées.

 

JEUDI 12 SEPTEMBRE :

9h30-10h Accueil des participants

10h-12h30 Pratiques musicales populaires et savantes : quelles convergences ?
• Nicolas Donin — Musicologie des techniques de composition : méthodologie et résultats
• Emmanuelle Olivier — Création musicale, circulation et marché d’identités en contexte global : méthodologie et résultats

14h-16h Régimes d'appropriation : invention, emprunt, citation...
• Friedemann Sallis — Fleurs recyclées : citation, paraphrase et allusion dans l'œuvre de György Kurtag
• Elina Djebbari — "Voler des pas, voler des rythmes" : la création musico-chorégraphique des troupes de ballet au Mali

16h15-17h15 Discussion animée par Stéphane Dorin


VENDREDI 13 SEPTEMBRE :

9h30-11h30 Technologies de la musique et pratiques de création
• Alexandrine Boudreault-Fournier — Musique, "Digitisation", Médiation : un aperçu du projet de recherche MusDig et du terrain à Cuba
• Paul Harkins — Appropriation and Auteurs: Digital Sampling, Field Recordings, and House Musique Concrète
• Laura Zattra — Qui est le "Réalisateur en informatique musicale" ? Méthodologie pour étudier la figure du RIM

11h45-12h45 Discussion animée par Catherine Servan-Schreiber

14h30-17h Ethno/musicologies des pratiques contemporaines de création musicale
Table-ronde animée par Nicolas Donin et Emmanuelle Olivier avec la participation de Christine Guillebaud, Philippe Le Guern, et l'ensemble des intervenants des deux journées.
Plusieurs thématiques sont au cœur de cette table-ronde : la notion de terrain, l'opposition processus/produit, l'articulation individuel/collectif, la question des réseaux de circulation.

 

 

——— RESUMES DES COMMUNICATIONS ———

 

Musique, ‘Digitisation’, Médiation : Un aperçu du projet de recherche MusDig et du terrain à Cuba

Alexandrine Boudreault-Fournier (Univ. Victoria)

 

« Musique, ‘Digitisation’, Médiation » (MusDig) est un projet de recherche financé par le Conseil de recherche Européen (ERC) et dirigé par la Professeure Georgina Born (Univ. d’Oxford, Faculté de Musique). La première partie de mon intervention portera sur le projet MusDig d’un point de vue général. Je ferai un bref survol des terrains d’investigation (Montréal, Angleterre, Kenya, nord de l’Inde, Buenos Aires et Cuba) ainsi que des thèmes de recherche qui les ont guidés. En seconde partie, je me concentrerai sur mon travail de recherche principalement à Cuba, avec quelques références empiriques au site de Montréal. Les pratiques de création des beatmakers à Cuba, les DJs appartenant à la culture hip-hop et dance, sont continuellement influencées par le phénomène de rareté et de pénurie des outils de création (au sens large et d’un point de vue du ‘digital’). Je m’intéresserai particulièrement au phénomène de ‘décalage’ en relation avec le thème de circulation.

 

 

« Voler des pas, voler des rythmes » : la création musico-chorégraphique des troupes de Ballet au Mali

Élina Djebbari (CRAL, EHESS)

 

Au sein des troupes de Ballet au Mali (Ballet National et troupes privées), un ressort créatif essentiel consiste à s’approprier des pas de danse et des éléments musicaux puisés dans de multiples sources d’inspiration. Cette action est conçue localement en termes de « vol » ; la condition étant de réarranger, de modifier l’élément « volé » pour se l’approprier et le marquer de son individualité. Les acteurs du « monde du Ballet » au Mali adoptent différentes postures face à l’intense circulation des matériaux existants, de la revendication d’une paternité ou d’une propriété au « don », en passant par l’échange marchand, entre adhésion et résistance à ces pratiques de création artistique. L’analyse de ces processus de création permettra de suivre le cheminement des musiques et des pas de danse « empruntés », « volés », « donnés » ou « achetés ». On verra enfin comment cette économie du vol repose sur des règles informelles générées par ces pratiques pour protéger les « créations », en dehors du cadre législatif officiel.

 

 

Invention et recyclage dans l’écriture de Joyce

Daniel Ferrer (ITEM, ENS/CNRS)

 

Joyce est connu pour la radicalité de son invention. Plus sans doute que tout autre écrivain, il bouleverse et renouvelle les formes narratives de son siècle. Avec Ulysses il atteint des sommets dans l’expérimentation stylistique, dans le travail sur la syntaxe et les sonorités. Enfin dans Finnegans Wake, c’est le langage lui-même qui est sujet à un bouleversement total. Et pourtant, Joyce prétendait qu’il n’avait pas d’imagination mais seulement de la mémoire. Son œuvre repose en effet sur un considérable travail de recyclage de matériaux préexistants. La célèbre référence homérique ne constitue que la pointe immergée d’un gigantesque iceberg. On décrira, sans prétendre expliquer, les processus de création mis en œuvre par Joyce et leur évolution, et on montrera comment une œuvre comme Finnegans Wake, qui est emblématique de l’art savant, repose sur l’utilisation à grande échelle de matériaux populaires.

 

 

Appropriation and Auteurs: Digital Sampling, Field Recordings, and House Musique Concrete

Paul Harkins (Edinburgh Napier University)

 

The study of digital sampling in popular music has focused heavily on sampling as a form of appropriation and the re-using of musical materials. However, the quotation of performances and pre-existing sound recordings is only one way in which musicians have used the digital sampler as a compositional tool since the late 1970s and early 1980s. This paper will focus on the musical practices of Matthew Herbert who samples from everything but the pre-existing recordings of other artists in an attempt to develop a more ‘authentic’ approach to sampling ‘real’ sounds. Using material drawn from an interview with Herbert, this paper explores his position as an auteur of the digital sampler, who rejects both appropriation and pop music and has more in common with the art music world and ideas of innovation and originality.

 

 

Fleurs recyclées: Citation, paraphrase, et allusion dans l'oeuvre de György Kurtág

Friedemann Sallis (Univ. de Calgary)

 

Cette communication examine l’emprunt musical dans l’œuvre de György Kurtág, ainsi que la critique implicite de l’œuvre ‘originale, créée ‘ex nihilo’, articulée par le compositeur. Nous présenterons aussi quelques observations sur cet aspect de la création musicale et montrerons comment la pratique de l’emprunt a évolué dans la musique d’art des derniers trois cents ans.

 

 

Qui est le Réalisateur en informatique musicale ? Méthodologie pour étudier la figure du RIM

Laura Zattra (Univ. de Padoue)

 

Ma proposition présente la méthodologie employée dans ma recherche sur le RIM (Réalisateur en informatique musicale) – celui qui suit étroitement le parcours d’un compositeur utilisant les ressources technologiques les plus avancées dans un laboratoire de recherche – l’émergence de son métier et sa concrétisation socioprofessionnelle. Je décrirai les axes de cette étude, à partir de l’interaction d’un travail musicologique traditionnel (archives de l’IRCAM et littérature publiée) avec une enquête de terrain socio-ethnographique (entretiens avec les témoins de l’époque et d’aujourd’hui ; un sondage anonyme avec des questions proposées aux RIMs sur la perception du rôle et des fonctions). Mon positionnement méthodologique s’ancre sur une analyse des sources matérielles que je fais réagir avec la collecte de données mémorielles brutes pour éviter ainsi des hypothèses théoriques sur le rôle et la position du RIM.

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