Equipe Analyse des pratiques musicales

IRCAM Département Recherche & Développement / UMR 9912 CNRS

Journée d'étude "L'activité de composition musicale : des esquisses aux traces indirectes"

Lundi 5 juillet 2010, Ircam, salle Stravinsky

IRCAM : 1, place Igor-Stravinsky, 75004 Paris

Nous connaissons la pratique compositionnelle de nombreux musiciens des XIXe et XXe siècles grâce à des sources diverses, dont l’une a été largement (et légitimement) privilégiée en analyse musicale et plus généralement en musicologie : les esquisses, brouillons, manuscrits témoignant des étapes et enjeux du processus créateur. Il convient cependant de compléter ces traces « directes » (ou supposées telles) de l’activité de composition musicale par tout ce qui peut, même de façon fort indirecte, en recouper et en contextualiser le contenu. Peut-être même jugera-t-on que certains aspects de la pratique créatrice s’avèrent mieux documentés, ou mieux exposés à la discussion contradictoire, par ce que nous qualifions ici provisoirement de « traces indirectes ». Cette journée d’étude, organisée dans le cadre du projet MuTeC et prolongeant un séminaire tenu pendant l'année écoulée, vise à explorer quatre grandes catégories de sources documentant l’activité de composition musicale au siècle dernier : la correspondance, les relevés d’apprenti (notes de cours, exercices scolaires, essais compositionnels de jeunesse), les données et compte rendus issus du travail en studio (électroacoustique et/ou informatique), enfin les documentaires musicaux destinés à la télévision et au cinéma.

 

PROGRAMME :

• 9h30 Accueil
• 9h45 Introduction / Nicolas Donin
 
Notes de cours et essais de jeunesse
• 10h-10h50 Genèse d’un atelier : le cas de Jean Barraqué (1949-1954) / Laurent Feneyrou
• 10h50-11h40 Les premiers « carnets » de Xenakis (1951-1953) : analyser comment Xenakis s’est (auto)-formé / Anne-Sylvie Barthel-Calvet
 
Correspondance
• 12h-12h50 La correspondance entre Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal (1900-1929) : solution et problème pour l’analyse d’un travail créatif / Rémy Campos
 
Données et méta-données informatiques
• 14h30-15h20 Que nous disent les programmes informatiques à propos des processus de création ? / Alain Bonardi
• 15h20-16h10 Le Temps des Paraboles : à propos du compte rendu d’activité de Henri Pousseur à la WDR en 1972 / Gaël Navard

Films
• 16h30-17h20 Documentaires et films face à l’activité de composition / Bruno Bossis
• 17h20-18h Discussion générale

 

RESUMES :

Genèse d’un atelier : le cas de Jean Barraqué (1949-1954)
Laurent Feneyrou (Ircam-CNRS)
Longtemps, la Sonate pour piano a constitué le premier opus au catalogue de Jean Barraqué, qui ne comptait pas plus de  sept œuvres, « arrachées à la Nuit ». Mais, entre un Tu es Petrus en ut majeur, première partition datée, de 1943, et le ballet Melos (1950-1951), dont l’orchestration est restée inachevée, une trentaine de partitions, actuellement conservées dans des archives privées, constituent un répertoire bien plus vaste, encore inédit et guère étudié. Ce répertoire compte des réussites certaines, parmi lesquelles la Sonate pour violon seul, composée en quelques jours, du 15 avril au 23 avril 1949. Notre intervention situera le contexte culturel de Barraqué à cette période, en partant des ouvrages annotés et conservés de sa bibliothèque, et précisera les enseignements qu’il reçut alors, non seulement dans les disciplines de l’écriture, mais aussi dans l’analyse musicale, d’orientation résolument d’indyste, et dans l’apprentissage des règles de la série, qu’il découvre par René Leibowitz, et qu’il applique pour la première dans cette Sonate pour violon seul, finalement créée en 2009.

Les premiers « carnets » de Xenakis (1951-1953) : analyser comment Xenakis s’est (auto)-formé
Anne-Sylvie Barthel-Calvet (Univ. Paul Verlaine-Metz)
Les carnets de Xenakis constituent un corpus spécifique d’une quarantaine d’items. Dans le fonds d’archives conservé à la BnF, ils se distinguent des « dossiers d’oeuvres » qui contiennent, quant à eux, des esquisses, des partitions graphiques et manuscrites, avec un taux d’intégralité variable. Si certains carnets renferment des éléments d’esquisses d’œuvres  (Metastasis), leur contenu est de manière générale beaucoup plus diversifié. En particulier, par l’abondance et la diversité de leur documentation, les douze premiers carnets de Xenakis, qui couvrent une période qui s’étend de septembre 1951 à décembre 1953, reflètent finement la constitution progressive de sa spécificité créatrice. Ils présentent également la particularité de se chevaucher, Xenakis écrivant dans plusieurs carnets en même temps. Il s’avère donc nécessaire de déterminer des marqueurs de lecture de ces documents fort hétérogènes, marqueurs qui permettront une évaluation pertinente de l’évolution de Xenakis à cette époque.

La correspondance entre Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal (1900-1929) : solution et problème pour l’analyse d’un travail créatif
Rémy Campos (CNSMDP, HEM-Cons. de Genève)
La correspondance que Richard Strauss a entretenue avec ses librettistes successifs est un observatoire privilégié du mode de création de ses opéras. Ses échanges avec Hugo von Hofmannsthal (1900-1929) sont particulièrement éclairants car on peut non seulement y suivre la genèse des pièces (d’un point de vue technique autant que psychologique, les moments de tensions entre les deux auteurs n’étant pas rares) mais aussi glaner une foule de données contextuelles (lectures et modèles, contraintes de la production théâtrale, etc.). Les lettres de Strauss et Hofmannsthal peuvent ainsi constituer une sorte de journal de composition de substitution où il se dit beaucoup mais pas forcément tout. L’analyse de ce type de source (ce qu’on pourrait appeler les « correspondances créatrices ») pose donc des problèmes de méthode spécifiques que nous essaierons d’aborder.

Que nous disent les programmes informatiques à propos des processus de création ?
Alain Bonardi (Ircam, Univ. Paris-8)
Faisons l’hypothèse d’une investigation dans une œuvre contemporaine avec technologie sans l’aide du compositeur ni de son réalisateur en informatique musicale. Dans la perspective d’une enquête musicologique a posteriori et loin des créateurs, que nous disent les programmes informatiques utilisés par les compositeurs ? La musicologie à base de programmes informatiques passe par l’ingénierie des connaissances. La première difficulté est l’obsolescence technologique qui guette rapidement les fichiers. Avant de rêver à des machines capables de ré-interpréter toute donnée préalablement sauvegardée, il faut comprendre que l’on ne pourra pas lire ces informations sans  connaissance a priori de l’œuvre, permettant de raviver ces artefacts technologiques et de mieux connaître la musique étudiée. Le programme informatique seul est de peu d’utilité : il ne constitue même pas un document structuré. Mais, positionné au sein d’un réseau de documents et de traces comprenant notamment les différentes partitions et leurs annotations, les enregistrements, les documentations et les traités théoriques, le programme informatique se propose moins comme outil fiable, permettant de reproduire et de varier, que comme représentation de connaissances non formatées, utilisant implicitement des archétypes de la théorie musicale et du traitement du signal. Nous pensons qu’une approche différentielle, mettant en perspective temporelle (permettant d’appréhender la variabilité) les évolutions des patchs d’une œuvre, fournira des éléments de compréhension du processus de création de l’œuvre. Les avancées dans le domaine du versioning des logiciels devraient pouvoir être utilisées par les musicologues. Nous donnerons des exemples allant de l’électroacoustique aux œuvres interactives temps réel.

Le Temps des Paraboles : à propos du compte rendu d’activité de Henri Pousseur à la WDR en 1972
Gaël Navard (doctorant Univ. de Nice)
Durant l’été 1972, Henri Pousseur est en résidence dans les studios de la WDR (Westdeutscher Rundfunk) à Cologne. Il y réalise un ensemble de huit compositions électroacoustiques : les Etudes Paraboliques. Mais cette résidence est surtout pour Pousseur l’occasion d’expérimenter les potentialités des techniques d’intermodulation et de « pilotage » du matériel électronique en temps réel. Il note scrupuleusement chacune de ses expériences à partir desquelles il rédige un rapport très détaillé sur le travail de recherche et de création qu’il a réalisé dans le studio. Ce rapport, dont le tapuscrit original est disponible à la Fondation Paul Sacher à Bâle, nous permettra d’analyser cette phase de création s’étalant sur plusieurs mois, en montrant comment la confrontation avec ces nouvelles technologies ont fortement influencé son processus de création, rendant le résultat fort éloigné des premières idées compositionnelles formulées dans son projet initial de résidence.

Documentaires et films face à l’activité de composition
Bruno Bossis (Univ. Rennes 2-Haute Bretagne / OMF-MINT Paris-Sorbonne)
Explorer l’objet filmique ou vidéographique peut être envisagé comme une approche nouvelle des œuvres de musique contemporaine. Traditionnellement, l’analyse des musiques savantes s’appuie sur les partitions, les écrits du compositeur ou des critiques, les enregistrements sonores, et, s’il y a lieu, sur les programmes informatiques constitutifs de l’œuvre. Pourtant, les films et vidéos, édités ou simples témoins, sur l’œuvre musicale finie, interprétée, ou en cours d’élaboration sont nombreux, mais mal répertoriés et peu connus des musicologues. Dans ces documents, des relations complexes s’installent entre les outils de capture visuelle, l’acte de filmer et l’objet filmé lui-même. Les différents langages s’éclairent mutuellement et proposent une lecture renouvelée de la composition et de l’interprétation. Les enregistrements disponibles à l’Ircam offrent des exemples particulièrement pertinents pour une réflexion sur ces sources.

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